Rencontre avec Monsieur Vincent NIORE, avocat au Barreau de Paris

Pour son premier numéro, le Globe Lawyer a la chance de rencontrer un éminent avocat du Barreau de Paris, Monsieur Vincent Nioré. Il est particulièrement connu pour son rôle de coordinateur délégué du Bâtonnier aux contestations des perquisitions chez l’avocat. 

Inscrit au Barreau de Paris depuis 1983, ancien premier secrétaire de la Conférence et ancien membre du Conseil de l’Ordre, il est aujourd’hui également Président de l’Institut de droit pénal du Barreau de Paris et membre du Conseil National des Barreaux.

Le Globe Lawyer vous livre les details de cet échange en toute intimité: parole à l’Avocat des avocats!


1)   A quel âge avez-vous décidé de devenir avocat et pourquoi? Vocation ou opportunité?

 J’ai décidé de devenir avocat au moment de l’adolescence, contaminé par ma mère, ouvrière à domicile, qui systématiquement houspillait tel employé de la sécurité sociale qui martyrisait tel ou tel travailleur immigré à qui il était reproché de ne jamais fournir le bon document et que l’on forçait à revenir. Sans le savoir, elle prenait leur défense et nous renvoyait à la locution latine advocatus.

Je me souviens de ces interminables files d’attente et des longues heures à patienter dans des locaux administratifs. 

Il s’agissait en fait de l’exaspération d’une femme d’origine arménienne, née en France, mais dont les parents étaient apatrides. Sa critique en était d’autant renforcée à l’égard de certaines institutions administratives, perçues comme totalement méprisantes à l’égard d’une population immigrée. C’était il y a environ 45 ans à Issy Les Moulineaux. 

Mais il s’agit d’une raison « déclenchante », opportune. 

Quant à la cause fondamentale, elle réside dans l’injustice faite au peuple arménien qui pourrait trouver, aux yeux d’un adolescent, sa solution en embrassant la profession d’avocat pour poursuivre le combat. 

Il s’agit d’une vraie vocation puisque je bataille encore aujourd’hui pour la cause arménienne. J’ai prêté serment il y a 32 ans pour que le peuple arménien puisse obtenir justice. 


2)   Le XXème siècle a connu son lot de génocides dont le premier fût le génocide arménien. D’origine arménienne, quel  héritage en portez-vous ?

Un héritage impérissable puisque j’ai vécu avec mon grand-père maternel pendant quinze ans, 49 rue de la Défense à Issy Les Moulineaux, où je suis né, à proximité de la Maison de la Culture arménienne qui était au n°45. Il m’a raconté le génocide, c’est-à-dire le carnage de toute sa famille. Il en avait un souvenir très clair. Les tueurs étaient partout, de l’enfant de dix ans au vieillard le plus âgé, armés de couteaux, disait-il.  Il était impossible de fuir. 

Il nous montrait ses blessures par balles aux jambes. Le portrait du général ANTRANIK trônait au milieu du salon dans sa maison. Toute la famille vivait dans le même immeuble. Il avait eu la vie sauve grâce à une famille qui l’avait recueilli et qui par la suite l’avait fait circoncire. Mais après recherches auprès des survivants, nous ne sommes pas certains qu’il s’agissait d’une famille de religion musulmane. 

J’en ai gardé une mémoire parfaite. La mémoire est notre sang. C’est pourquoi j’affirme que le petit-fils de rescapé que je suis est un témoin direct du génocide arménien. 


3)    Quelle est selon vous la particularité du génocide arménien?

La particularité du génocide arménien réside d’abord dans l’étendue du carnage, un million cinq cent mille arméniens massacrés sur un million huit cent mille arméniens vivant dans l’Empire ottoman, du bébé au vieillard et de l’intellectuel au plus modeste de l’échelle sociale. 

Ensuite, dans le fait que le génocide du peuple arménien contribue au démembrement de l’Empire ottoman puisque les arméniens occupaient 90% du secteur de l’économie. 

Enfin, parce qu’il a été décidé par une minorité de Jeunes Turcs, totalement acquis aux idées occidentales de liberté, d’égalité et de fraternité, résidant à Salonique, le Comité Union et Progrès, qui s’est révélé être du jour au lendemain une véritable bande d’assassins sanguinaires. 


4)   Vous vous êtes prononcé à plusieurs reprises comme partisan de la pénalisation du négationnisme du génocide arménien. Cependant, ne croyez-vous pas que cela crée une hiérarchie entre les différentes communautés, hiérarchie qui alimente le communautarisme et les haines? 

Absolument pas. Il faut raisonner en terme d’universalité. Il faut réprimer la négation de tous les génocides reconnus comme tels par une majorité d’historiens. 

Je suis en désaccord avec le critère de la reconnaissance par une juridiction pénale internationale, étant précisé qu’au moment du tribunal de Nuremberg, le concept juridique de génocide n’existait pas. Raphaël LEMKIN l’avait créé en 1943 mais la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide n’interviendra qu’en 1948. La Charte de Londres l’a délibérément ignoré comme l’indique l’historienne Annette BECKER. 

En matière de crimes contre l’Humanité, il n’existe aucune hiérarchie entre les peuples. Je crois beaucoup à la solidarité et à la fraternité. Certains membres de ma famille m’ont raconté récemment que mon grand-père avait hébergé pendant l’occupation une famille juive, une famille COHEN. 

J’ai entendu dire que l’un des membres de cette famille se serait rendu il y a environ quarante ans au domicile familial pour y retrouver mon grand-père. 

Je ne crois qu’à cette fraternité. 


5)   Dans de nombreux pays, des commissions vérité et réconciliation se sont multipliées comme alternative ou complément aux procédures judiciaires, que  pensez-vous de leur utilité?

Elles sont utiles.  La société civile turque a commencé à reconnaitre le génocide arménien en tant que tel et il faut poursuivre ces efforts.


6)  On assiste aujourd’hui à un repli identitaire et communautaire. En qualité d’avocat mais aussi de citoyen, d’après-vous, quels seraient les moyens de prévention utiles pour y remédier?

La communication autour de l’universalité. Marek HALTER a raison de rappeler que ce ne sont pas les droits qui sont universels mais l’Homme. La négation du génocide par un Etat contraint les communautés de la diaspora à se recroqueviller car elles se sentent agressées par ce qu’il faut appeler « le stade suprême du génocide » comme le dit Bernard-Henri LEVY. 


7)   La question du GL: Quel est l’objet indispensable au GL que vous êtes? 

Mon Iphone 6.